Yannick Bestaven et Pierre Brasseur à bord de leur monocoque LE CONSERVATEUR se sont adjugés ce soir peu après 21 heures 40 (Française) la victoire dans la Transat Jacques Vabre 2015, catégorie Class40. Au terme d’un duel aux proportions souvent épiques face aux éléments mais aussi à une concurrence obstinée, ils ont franchi la ligne d’arrivée à Itajaï, dans le sud brésilien après 24 jours, 8 heures, 10 minutes et
9 secondes (9,24 nœuds de moyenne) d’une course haletante. A la bagarre avec le voilier V and B au duo Maxime Sorel et Sam Manuard depuis leur sortie d’un pot au noir extraordinairement tenace, Yannick et Pierre sont allés au bout de leurs forces et de leur talent pour contenir sur plus de 2 000 milles les ambitions de leurs adversaires et néanmoins amis. LE CONSERVATEUR signe ainsi une victoire pleine de mérites, qui vient justement récompenser le travail de préparation et d’optimisation mis en place depuis le lancement du voilier en septembre 2014

22 jours en tête

C’est le 27 octobre dernier, soit 48 heures après le départ du Havre, que le Class40 
LE CONSERVATEUR profitait des bénéfices d’une option plein ouest audacieuse à la rencontre d’un centre dépressionnaire particulièrement actif, et qui allait durement bousculer hommes et machines, provoquant une cascade d’abandons au sein de la flotte des 60 pieds Imoca. Yannick et Pierre subissaient des vents à plus de 45 nœuds, tandis que leur monocoque taillait vaillamment sa route plein sud cette fois dans des creux de plus de
6 mètres. Dans ces conditions que d’aucuns qualifieraient de « dantesques », les deux hommes maintenaient un rythme soutenu, condition essentielle pour rejoindre un nouveau système météo en développement dans le nord des Açores. Attraper l’arrière d’une nouvelle dépression tout aussi virulente que la première permettait au Class 40 de naviguer à plein régime au large du Portugal, travers au fort vent d’ouest, soit l’allure favorite du plan Verdier. Quelque peu groggy après tant de turbulences, Yannick et Pierre accéléraient pourtant et paraient Madère avec plus de 55 milles d’avance sur leur plus proche adversaire, V and B déjà parfaitement en jambes. Plus que jamais, la course salvatrice vers le sud était de mise, car une immense langue de haute pression, totalement déventée, s’installait sur l’archipel des Açores, menaçant de prendre dans ses griffes tout Class40 en villégiature en son sud. L’abnégation et l’inspiration stratégique du duo Bestaven – Brasseur payaient et lui permettaient de s’échapper seul dans l’alizé de sud-est au sud des Canaries. Leur avance prenait une ampleur peu commune, dépassant les 300 milles après le Cap Vert.

Le pot au Noir relance la donne

Le pot au noir, ou zone de convergence intertropical, lieu de friction entre les grands systèmes météo d’Atlantique Nord et ceux de l’hémisphère sud, est à juste titre redouté des marins pour sa grande instabilité orageuse, quand coups de vent violents et inattendus alternent avec de désespérantes zones de calmes plats. Le Class40 LE CONSERVATEUR entrait dans ce pays de l’ombre le 7 novembre, confiant en son étoile, et en l’expérience de ses deux skippers habitués des frivolités d’Eole dans ces parages. Ni Yannick ni Pierre n’imaginait alors le sévère ralentissement que leur réservaient ces amas orageux en déambulation aléatoire au nord de l’équateur. Trois jours durant, un vaste magma gris, pluvieux et souvent déventé allait accompagner la pénible route des deux hommes cap au sud. Et en se déplaçant sur la route du monocoque LE CONSERVATEUR, le pot au noir laissait grande ouverte la porte de sortie pour ses poursuivants à peine ralentis. Ce n’est qu’au matin du 10 novembre que Yannick et Pierre s’évadaient enfin avec les prémices de l’alizé du sud-est. Résultat, près de 300 milles gracieusement redonnés aux accrocheurs duos Sorel-Manuard (V and B) et Duc-Lebas (Carac Advanced Energies) revenus à moins de 30 milles.

L’interminable sprint sous le Brésil

Un nouveau départ semblait proposé à ces trois postulants à la victoire finale ; maigre consolation de ses tribulations avec le pot au noir, LE CONSERVATEUR débouchait dans l’alizé avec une position la plus orientale du groupe, et un angle au vent très favorable à la vitesse aux allures débridées, travers au vent, qu’affectionne tant le plan Verdier. La lutte en vitesse pure se résumait à hauteur de l’archipel Atlantique de Fernando da Noronha à un duel entre LE CONSERVATEUR et V and B, Carac Advanced technologies payant son âge avancé malgré le méritoire entêtement de ses skippers (lancement en 2008). A moins de 14 milles de leur tableau arrière, Yanick et Pierre pouvaient percevoir la menace et les appétits grandissants de leurs adversaires. Venait à hauteur de Recife, avec les senteurs du Brésil, la si attendue rotation du vent sur l’arrière du bateau. LE CONSERVATEUR se donnait un peu d’air et contenait jusqu’à l’entrée de la baie de Rio les ardeurs de V and B.

Un épilogue Hitchckockien

Le cabo Frio, avancée de terre qui annonce l’entrée de l’immense baie de Rio, est un marqueur météorologique, où s’affrontent l’alizé de sud-est en voie d’essoufflement, et les systèmes dépressionnaires du sud de l’Amérique latine. Les zones de transition déventées y constituent des pièges pour la marine à voile, agrémentées de phénomènes orageux très localisés, souvent imprévisibles sur les fichiers météos les plus sophistiqués.

Le Class40 LE CONSERVATEUR s’y présentait avec en tête un plan d’attaque soigneusement muri par ses deux skippers, si souvent en phase dans l’analyse des conditions proposées. Le choix d’un passage au plus près de la terre devait en théorie permettre de couper en sa partie la plus étroite la langue sans vent en circulation sous le cap. Las! La rotation du vent au secteur nord tardait à se manifester. Pire, c’est pile dans l’axe du bateau que soufflait un flux évanescent. Yannick et Pierre connaissaient à 400 milles de l’arrivée une nouvelle journée de calme, leur rappelant les pires heures de leur pot au noir, avec en filigrane le spectre de leurs adversaires plus décalés dans l’est et revenus au large de Rio à une toute petite douzaine de milles. L’enjeu des dernières 24 heures, placées de nouveau sous le signe de la vitesse pure, résidait dans l’instant décisif à choisir pour déclencher le dernier empannage, changement de bord au vent arrière, et qui allait placer LE CONSERVATEUR sur la dernière ligne droite avant l’arrivée. C’est Yannick et Pierre qui lançaient en milieu de nuit cette dernière salve, croisant 19 milles devant leur adversaire. Désormais bien calés dans un vent établi à près de 20 nœuds, Yannick et Pierre plein d’enthousiasme pouvaient jeter leurs dernières forces dans la bonne conduite de leur Class 40. Un angle plus favorable leur permettait de glisser sous V and B, en grappillant hectomètre par hectomètre pour en terminer avec seulement 12 petits milles d’avance, après 5 400 milles de course théoriques, et 5 963 milles parcourus sur le fond (en réalité) à la vitesse moyenne de 10,21 nœuds.

Ils ont dit :

Yannick Bestaven : « Contrat rempli ! »
« Cette Transat Jacques Vabre était l’objectif principal de notre saison. Elle vient confirmer nos bons résultats de l’année. C’est une grande satisfaction, mais au delà des résultats, nous sommes heureux de la manière. L’entente entre Pierre et moi a été parfaite. Une véritable osmose entre deux solitaires. Cela a été la clé, car il existe entre nous un niveau de confiance absolu. Il a fallu être fort pour encaisser toutes les péripéties de la course. Perdre 300 milles dans le pot au noir a été dur à avaler. Surtout après une première moitié de course bien négocié, avec une belle trajectoire autour du centre de la dépression qui nous permet de gagner vite dans le sud et d’échapper à l’anticyclone des Açores. On a su se remotiver après le pot au noir, en faisant table rase de la première partie de la course, pour démarrer une nouvelle régate à l’équateur. Il faut de tout pour gagner une course aussi longue, de la réussite pour compenser les coups du sort. Le final a été très exaltant, et la bagarre avec Maxime Sorel et Sam Manuard, de tous les instants. Ils sont bons, et leur bateau, une fois bien pris en main, sera redoutable. LE CONSERVATEUR s’est montré solide, et performant à toutes les allures. Là encore, une belle satisfaction ! »

Pierre Brasseur : « 25 jours en mer, mon record ! »

« Je n’étais jamais resté aussi longtemps en mer. Cela a été long, et riche en péripéties et en coups de théâtre. Avec 300 milles d’avance à l’approche du pot au noir, nous croyions avoir fait le plus dur. Il a fallu se remotiver. Yannick a trouvé les bons mots et nous sommes repartis comme pour une nouvelle course. V and B allait très vite au reaching (vent de travers) et nous a maintenu sous pression depuis l’équateur. Ce matin encore, nous ne faisions pas les malins. Mais le vent a tenu jusqu’au bout, et notre dernier empannage nous a permis d’avoir la bonne allure jusqu’à l’arrivée. J’ai vécu avec Yannick et LE CONSERVATEUR une année exceptionnelle. Je suis heureux ! »

A noter :

  • Le monocoque LE CONSERVATEUR de Yannick Bestaven et Pierre Brasseur a franchi la ligne d’arrivée de la 12ème Transat Jacques Vabre à Itajaï (Brésil) ce mercredi 18 novembre à   21 heures,   40 minutes, 09 secondes, heure française.
  • Il s’adjuge la victoire au classement général de la catégorie Class40.
  • Son temps de course est de 24 jours 08 heures 10 minutes 09 secondes à la vitesse moyenne de 9,24 nœuds sur le parcours théorique de 5 400 milles (10 000 km) entre Le Havre et Itajaí
  • Le Class40 LE CONSERVATEUR a en réalité cumulé 5 963 milles sur l’eau à la vitesse moyenne de 10,21 nœuds.

Classement Transat Jacques Vabre 2015

1 / LE CONSERVATEUR en 24j 08h 10m 09s
2 / V and B à 1h 54′ 22″ du 1er

Sont encore en course : Carac Advanced Energies – TeamWork 40 – Zetra – Groupe Setin – Concise 2 – SNBSM Espoir Compétition – Club 103 – CRENO Moustache Solidaire – Solidaires En Peloton ARSEP